Un chat rêve du nord

2020
Film, 73”
Exhi­bi­tions: Com­péti­tion Française et CNAP Pre­mier Film, Fes­ti­val Inter­na­tional du Doc­u­men­taire Mar­seille
Réal­isa­teur: Diogo Oliveira
Avec: Flo­ren­cia Dan­silio, Flo­ren­cia Lind­ner, Car­olina Alfradique, Este­ban Anav­i­tarte, Luciana Araujo, Manuel Rodriguez, Diogo Oliveira, Inés Dahn, Vin­cent Pouy­dessau, Orphée
Pro­duc­tion: Matière revue

Neuf jeunes femmes et hommes, dont huit orig­i­naires de cinq pays d’Amérique latine et un Français, sont invités à partager une rési­dence théâ­trale d’une semaine dans la maison du cinéaste et de son chat Orphée, en ban­lieue parisi­enne. Dis­cus­sions à plusieurs autour de la table de la cui­sine, exer­ci­ces à deux dans le salon, les journées se plient et se déplient entre ses­sions de tra­vail intense et moments de pause, de sus­pens. De ce projet théâ­tral, on ne saura presque rien, car Un chat rêve du Nord s’aventure loin de tout projet de doc­u­men­ta­tion. Ce que Diogo Oliveira s’applique à percevoir et à partager, c’est la vie même de l’organisme col­lec­tif qui s’éprouve entre les murs de sa maison : cir­cu­la­tions d’affects, vari­a­tions d’intensité, plas­tic­ité des rap­ports, accords et dis­so­nances des rythmes de chacun. Rythmes aussi des musiques que chacun apporte avec lui, et dont la suc­ces­sion con­stitue la trame mobile sur laque­lle se tisse la matière de l’existence. Pour filmer cet insai­siss­able, le cinéaste s’est mis à l’école d’Orphée : silen­cieux, aux aguets, infin­i­ment souple. La mise en scène alterne cap­ta­tions sur le vif, au plus près des corps, et mise en scène ouvragée dans la pro­fondeur de l’espace domes­tique. Du rêve, le mon­tage se donne la lib­erté et la puis­sance de ren­verse­ment, de retourne­ment : de l’étranger et du fam­i­lier, du fait et de la fic­tion, de ce qui monte à l’intérieur, en soi, à ce qui se montre aux autres, sur un visage. À la ques­tion Com­ment vivre ensem­ble ?”, Roland Barthes répondait par un fan­tasme : celui d’une com­mu­nauté des idior­ry­th­mies”, soit d’une forme de vie com­mune qui lais­serait chacun exis­ter selon son propre rythme. Ce fan­tasme, un chat à son tour l’a rêvé, Diogo Oliveira l’a réal­isé.”
(C.N. — FID­Mar­seille)

Ce film a été tourné pen­dant la rési­dence de Flo­ren­cia Dan­silio, Flo­ren­cia Lind­ner à notre maison/​siège à Cachan
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Olivier Pierre: Un chat rêve du nord réunit plusieurs per­son­nes dans une maison tra­vail­lant à un projet commun. Com­ment le définiriez-vous ?

Diogo Oliveira: Notre projet commun était prin­ci­pale­ment le partage d’une expéri­ence intime de vie et de tra­vail. Neuf per­son­nes provenant d’Amérique du Sud et un Français, et toute cette diver­sité intrin­sèque de langues, de sons et de corps, se sont instal­lés pen­dant dix jours chez moi pour une rési­dence théâ­trale. J’ai voulu les filmer de près, tout le temps, intrigué par ce nouvel espace com­posé de cul­tures dif­férentes. Par ailleurs, j’ai décidé de mettre en place un dis­posi­tif com­plé­men­taire, celui de la lec­ture filmée d’une lettre en français pour explorer le rôle fictif d’un étranger dans un autre pays.

Olivier Pierre: Com­ment envis­agiez-vous ce foyer de recherche, d’expérimentations et de créa­tion ?

Diogo Oliveira: Notre maison, où je vis tou­jours, a été pensée il y a trois ans comme un espace de vie com­mune et aussi un espace d’accueil et de créa­tion. Notre idée, dès le départ, était d’avoir la pos­si­bil­ité d’ouvrir, dans notre espace privé, nos pro­jets com­muns et indi­vidu­els à des col­lab­o­ra­teurs externes. Au fil de ces trois années, nous avons reçu des col­lab­o­ra­teurs divers (du cinéma, du théâtre, de la musique et de la lit­téra­ture) et ensem­ble, nous avons pu dévelop­per ces pro­jets. C’est une source très riche pour nos recherches.

Olivier Pierre: La sin­gu­lar­ité de ce huis clos vient aussi des dif­férentes langues par­lées jouant des orig­ines des pro­tag­o­nistes. Quelle impor­tance leur accordez-vous ?

Diogo Oliveira: Étranger en France, mes rela­tions con­stru­ites tout au long des années cherchent aussi à recréer un sen­ti­ment de famil­iar­ité lié aux dif­férents codes de mon pays et de ma région d’origine. Ce n’est pas com­plète­ment un hasard qu’une grande partie de mes amis partage avec moi ce sen­ti­ment et cette même orig­ine ; d’où cette plu­ral­ité de langues très riche et chaleureuse dans le film. En même temps, ce n’est pas facile de saisir cette plu­ral­ité. Com­ment trou­ver une langue com­mune pour m’exprimer dans ces con­di­tions ? Com­ment définir un endroit commun à tous les per­son­nages du film ? Le film essaie de con­stru­ire ce non-lieu rêvé et parlé en plusieurs langues.

Olivier Pierre: Le film semble se con­stru­ire au fil du tour­nage, à l’image d’un work in progress, mais la mise en scène est égale­ment pré­cise. Com­ment l’avez-vous organ­isée ?

Diogo Oliveira: Nos journées étaient organ­isées entre les moments de créa­tion théâ­trale avec Flo­ren­cia Dan­silio et Flo­ren­cia Lind­ner, quand je fil­mais libre­ment, et les moments de pause quand j’essayais de créer des petites his­toires avec la caméra (cadres, rac­cords). Grâce au tra­vail de chacun, à un moment donné, cette sépa­ra­tion était telle­ment sub­tile que j’avais i’impression qu’elle n’existait même plus. Je pense que la pré­ci­sion vient de là. L’utilisation du dis­posi­tif de la lettre me don­nait la même impres­sion. En oppo­si­tion au jeu théâ­tral, je pro­po­sais à chacun cette lec­ture directe d’un texte non fic­tion­nel à la pre­mière per­sonne. La fron­tière entre fait et fic­tion, per­son­nage et vie réelle est dev­enue presque invis­i­ble.

Olivier Pierre: Un chat rêve du nord met aussi en place des pro­jec­tions de cartes, de photos devant lesquelles les pro­tag­o­nistes inter­vi­en­nent. Pourquoi ce choix ?

Diogo Oliveira: Ce moment du partage de photos et de cartes devant le vidéo­pro­jecteur a été pro­posé par Flo­ren­cia Dan­silio au milieu de notre semaine ensem­ble. J’ai décidé de filmer l’intégralité de la présen­ta­tion sans aucune inter­ven­tion parce que je pen­sais que ce matériel pour­rait servir pour la con­struc­tion des per­son­nages sans for­cé­ment faire partie du mon­tage final. En regar­dant le matériel dans sa total­ité, je me suis rendu compte que les mêmes images pro­jetées sur leurs corps et leurs his­toires avaient un rap­port direct avec les images tournées dans la maison. Le jardin au Chili d’Esteban, le coucher de soleil à Bogotá, la « siesta » argen­tine : tout était là, chez nous.

Olivier Pierre: Le film est com­posé de plusieurs frag­ments, de scènes hétérogènes. Com­ment y avez-vous réfléchi au mon­tage ?

Diogo Oliveira: À la fin de la pre­mière étape de mon­tage, qui a duré env­i­ron un an dans sa total­ité, j’avais une ver­sion dif­férente de celle-ci. J’avais artic­ulé les séquences d’une façon un peu plus rigide. C’est en regar­dant une séquence spé­ci­fique où les par­tic­i­pants par­lent de l’acte de rêver que je me suis aperçu que j’avais une sorte de rêve filmé dans le matériel brut. Un rêve col­lec­tif, pourquoi pas. À partir de là, je me suis permis plus de lib­erté dans le mon­tage et dans mes artic­u­la­tions entre les séquences, sans jamais oublier que j’étais en train de racon­ter une his­toire.

Olivier Pierre: Le temps reste indéfini et peut être sus­pendu comme dans la séquence de poses. Cette idée était-elle à la base d’Un chat rêve du nord ?

Diogo Oliveira: Dans la deux­ième étape du mon­tage, oui. En tra­vail­lant les images et les sons, je trou­vais curieux ce temps anachronique qui défi­lait devant moi à tra­vers les dia­logues, les objets etc. On peut rêver d’un avenir, le pro­jeter, et en même temps rêver d’un temps passé. Cette séquence en par­ti­c­ulier me touche beau­coup dans ce sens. Comme la séquence de la coupe de cheveux. Cette action me fait avancer dans un temps chronologique, mais, si je suis dans un rêve, ces cheveux récem­ment coupés peu­vent réap­pa­raître plus longs peu de temps après.

Olivier Pierre: Des musiques tra­versent le film de manière impromptue, des silences pro­longés égale­ment. Com­ment avez-vous pensé leur place ?

Diogo Oliveira: La rési­dence était très musi­cale. Le partage de chan­sons var­iées était une façon pour chacun de présen­ter son propre univers et ses références sonores. J’ai pu con­naître un réper­toire très riche allant d’un tango argentin à une cumbia colom­bi­enne, par exem­ple. Tech­nique­ment, j’avais presque tout le temps des dia­logues et de la musique ensem­ble. Et l’un des par­tic­i­pants, Este­ban Anav­i­tarte, est aussi musi­cien. Cette playlist con­tinue fai­sait la liai­son entre les moments de nos journées ensem­ble.
En revanche, la présence du chat et de la caméra, ma présence, était silen­cieuse et dis­crète, d’où mon choix d’explorer cette piste dans le film. L’absence de son est aussi impor­tante que sa présence. Cette expéri­men­ta­tion est fon­da­men­tale pour la com­po­si­tion finale du film, ce binôme caméra/​chat représente une ouver­ture plus con­crète du film vers un extérieur, un nord inconnu.

Olivier Pierre: Com­ment inter­préter le titre juste­ment, Un chat rêve du nord, le point de vue d’un chat ?

Diogo Oliveira: Orfeu, notre chat, par­ticipe à nos rési­dences d’une façon très par­ti­c­ulière. Nor­male­ment très présent dans la maison, il dis­paraît presque toute la journée quand on reçoit un grand nombre de per­son­nes et ne revient que lorsque nous sommes très con­cen­trés sur une activ­ité spé­ci­fique. Il observe et se balade autour de l’action. Ce com­porte­ment a attiré mon atten­tion, j’y voyais une sim­i­lar­ité avec ma façon de filmer. Trou­ver la bonne dis­tance au sujet filmé en essayant d’être dis­cret mais atten­tif.

Olivier Pierre: Le film est pro­duit par Matière-Revue dont vous êtes un des fon­da­teurs. Quel est l’objet de cette asso­ci­a­tion ?

Diogo Oliveira: En 2016, grâce à l’invitation à occu­per un ate­lier pen­dant deux ans à Paris, nous avons pris la déci­sion de créer un espace col­lab­o­ratif et d’investigation artis­tique. Pen­dant cette péri­ode, nous avons pu con­stater que l’espace en soi, notre ate­lier, dans sa forme même, était influ­encé par les activ­ités qu’on y organ­i­sait : expo­si­tions, pro­jec­tions de films, work­shops. Toutes nos expéri­men­ta­tions étaient col­lec­tives et c’est cet aspect qui nous intéres­sait. On y voyait une autre façon de créer, qui dif­férait de nos travaux en solo. En 2018, on a pris la déci­sion d’élargir encore plus cette expéri­ence. On a loué une maison à Cachan où nous vivons et où nous con­tin­uons le tra­vail de Matière-Revue.